Dimanche 6 décembre 2009
7
06
/12
/Déc
/2009
17:27

Sortie: 10 Février 2004
Label: Roc-A-Fella/ Island Def Jam
Producteurs: Kanye West, Evidence
Revélé à la production sur
This Can't Be Life de l'album de
Jay-Z The Dynasty, Kanye West n'a depuis cessé de prendre du galon au point d'être promu producteur principal du
classique
The Blueprint. Avec ses boucles de soul 70s plus ou moins triturées, il a ramené du sang neuf dans l'art du beatmaking qui commençait à tourner en rond. Dès lors il sera
fréquemment sollicité par des artistes de divers horizons au point d'être débordé de travail et de sacrifier sa santé pour honorer les délais. Toutes choses qui finiront par l'épuiser et lui feront
faire un accident de voiture dont il porte encore les séquelles. Une opération de la machoire plus tard et le revoici d'attaque pour délivrer une autre rafale de tubes, volant même la vedette aux
Neptunes et
Timbaland dans le top des beatmakers les plus "hot". Ce que la plupart des gens ignore est que Kanye taquine aussi le micro et entend faire une carrière solo. Personne ne
soupconnera rien jusqu'à la sortie du remix du
Get By de
Talib Kweli (produit par lui) sur lequel il fera entendre sa voix aux côtés de celles de
Busta Rhymes et
Jay-Z. Loin d'être noyé par les autres figurants, il va s'inspirer de ce premier essai encourageant pour se mettre à travailler son premier album. C'est ainsi que sortira son premier single:
Through The Wire, titre fort sur lequel il revient sur son accident avec émotion. En dépit d'un flow manquant de technicité, ses lyrics font mouche, tout comme le sample speedé de la voix
de
Chaka Kahn qui donnera tout son relief au morceau. Fort de ce succès, il parvient à convaincre ses patrons de Roc-A-Fella de lui accorder leur confiance.
The College Dropout
commence alors à prendre forme. Un deuxième single tout aussi percutant arrivera sur les ondes un peu plus tard, mettant dans la poche un public béat d'admiration.
Slow Jamz squattera les
ondes avec sa ritournelle plus soul que jamais, ses samples où l'on reconnait les voix de
Ron Isley et
R. Kelly entre autres et les interventions remarquables de
Jamie Foxx et
Twista. Kanye est enfin prêt à prendre d'assaut les bacs avec un album entièrement produit par ses soins.
Premier constat à l'écoute, les limites flowistiques de Kanye. S'il est vrai que les producteurs sont rarement brillants derrière le micro, son phrasé inspiré de celui de
Jay-Z et sa voix
limite nasillarde ne sont pas des plus captivants. Mais c'est aussi ce qui fait et fera sa particularité dans le rap game. Il n'est pas un technicien de la rime, il est incapable de nous sortir des
phases assassines et des punchlines de choix. Il n'a pas un flow de dingue ou des lyrics multisyllabiques à vous couper le souffle. Pas vraiment le profil du client sortant des battles et forgé au
Lyricist Lounge. Il est simplement lui sans grande prétention, conscient de ses faiblesses microphonique et ne cherchant en aucun cas à surenchérir. Si sa façon de poser tient parfois de la leçon
bien récitée, elle a tout de même un charme inexplicable. S'il n'a pas la technique, il a pour lui la justesse de l'interprêtation et sans atteindre des sommets il se distingue en abordant des
thèmes relativements inédits (rencontre par internet, emploi chez Gap...) et des lyrics conscients. Il évoque ainsi l'esprit de famille (
Family Business), l'éducation (
Graduation Day,
School Spirit) et parle même de réligion sur le sublime
Jesus Walks.
Mais le point faire de l'album est indubitablement sa qualité musicale. On n'avait plus eu un album aussi remarquablement produit depuis
Chronic 2001. Un véritable bijou serti de pépites
plus brillantes les unes que les autres quon ne se lasse pas d'admirer. Son procédé de voix soul se voix ici rehaussée d'instruments live et d'interprêtations brillantes de sous-traitants de choix
(au nombre desquels un
John Legend alors totalement inconnu) est porté aux nues, enrobant l'album d'une couche rétro incroyablement emballante. On croirait presque être revenu dans les
années 70 et c'est à peine si on ne s'attend pas à voir
Marvin Gaye ou
Curtis Mayfield débarqué sur les instrumentaux. Un sommet encore jamais atteint auparavant dans le rap. Une
véritable réinvention de la soul. Les perles sont légions (
We Don't Care, le merveilleux
All Falls Down gorgée de soul pure sur lequel
Syleena Johnson supplée
Lauryn
Hill avec brio, l'excellentissime
Spaceship avec
GLC & Consequence, l'entrainant
Breathe In, Breathe Out avec un
Ludacris au sommet ou encore le
brillantissime
Two Words avec
Freeway, Mos Def et
The Harlem Boys Choir) et on en vient réellement à manquer de qualificatifs pour faire part de notre émerveillement. Les
collaborations s'avèrent également de premier choix avec outre les titres précédemment cités un
Get 'Em High de qualité sur lequel il convie la crème des conscious rappers de l'époque
(
Talib Kweli et
Common) ainsi qu'un brillant
Never Let Me Down où
Jay-Z l'accompagne. Même le morceau final à rallonge (plus de 12 minutes) produit par
Evidence
(unique producteur extérieur à intervenir) séduit tout autant.
Au final un album des plus plaisants, musicalement très mature et qui séduira sans peine (à moins que vous ne soyez allergiques à la soul et à la voix de Kanye). Pour un premier disque il place la
barre très haute et livre un des meilleurs albums de ce début de millénaire. Il prouve également qu'il est possible de prospérer dans le hip-hop en étant le plus personnel possible sans pour autant
sombrer dans les clichés racailleux. Un pur moment de black-music.
18.5/20