
Sortie: 6 Novembre 2007
Label: Roc-A-Fella/ Island Def Jam
Producteurs: P. Diddy & The Hitmen (Mario Winans, Sean C & LV), Just Blaze, The Neptunes, No I.D., Jermaine Dupri, DJ Toomp, F.R.E.A.K., Bigg D, Chris Flame, Idris Elba
On avait quitté Jay-Z après un
Kingdom Come plutôt mitigé. Si son retour fut un nouveau succès commercial, il n'en est pas de même pour une critique de plus en plus assassine. President
Carter ne s'apitoiera pourtant pas sur cette sortie qui appartient déjà au passé. Il est un homme de défis (il l'a maintes fois prouvé) et est bien décidé à s'en trouver de nouveaux, au micro ou
dans les hautes sphères financières.
La resurrection viendra du cinéma. Subjugué par le film de
Ridley Scott,
American Gangster, Jay y voit un parallèle avec sa vie et décide d'enregistrer un album reprenant le concept
du film. C'est bien la première fois qu'il se lance dans un projet de ce type avec un fil conducteur aussi précis. Ses proches se veulent d'ailleurs formels: il ne s'éloignera pas du concept.
Beaucoup se prennent du coup à rêver à un nouveau
Reasonable Doubt, encore plus cohérent. Rien ne filtre sur l'identité des éventuels contributeurs, laissant tout le monde dans
l'expectative et ce jusqu'à ce que le premier single
Blue Magic soit dévoilé. Un titre à la ligne de basse épurée, limite minimaliste produit par
The Neptunes. Bonne nouvelle Jay-Z
revient à ce qui faisait sa force. Voix limpide, rimes percutantes, flow travaillé. Si l'instrumental n'est pas du goût de tous et que le refrain de Pharrell Williams gâche un peu le morceau, il
n'en demeure pas moins une très bonne mise en bouche pour la suite. Quelques semaines plus tard le deuxième single est lancé à son tour. On est plus que surpris de voir qu'il est l'oeuvre de
P.
Diddy et ses néo-Hitmen:
Sean C & LV. On craint déjà qu'il ne nous refasse le coup d'
In My Lifetime. Il n'en est cependant rien.
Roc Boys bénéficie d'un
ambiance soul 70s rappelant le meilleur de
Kanye West. Un morceau plutôt réussi s'intégrant bien au concept de l'album. Dans la foulée la tracklist est enfin dévoilée et c'est avec quelques
réserves qu'on constate que l'essentiel des productions ont été confiées à
P. Diddy, Sean C & LV (six titres sur les quatorze que compte l'album). Autre surprise de taille: l'absence de
Kanye West, sans doute trop occupé par la promotion de
Graduation.
Just Blaze ne signe que deux titres et
Jermaine Dupri tape l'incruste. Des noms qui sont loin de
rassurer, surtout qu'un autre morceau signé des
Neptunes (
I Know) sort deux jours seulement avant la sortie officielle de l'album sans qu'on comprenne trop le pourquoi de la
démarche. Ce titre plutôt light aura pour principal mérite de semer encore plus le trouble à défaut de séduire le grand public.
Contrairement à ce que laissait entrevoir la tracklist hâtivement jugée peu convaincante, l'album s'avère plutôt de qualité. L'équipe Bad Boy se permet même de donner le ton avec une couleur
musicale digne de Roc Boys. On voyage aux confines de la soul et du jazz 70s avec des samples de
Barry White, Rudy Love & The Love Family et autres. Ils sont allé jusqu'a les faire
rejouer pour leur donner en core plus d'authenticité. Toutes choses qui correspondent pile poil à l'ambiance recherché et collent au concept comme un string sur le cul d'une gogo-danseuse.
Comme promis Jay s'en tient au fil conducteur du film avec des titres qui s'enchainent les uns aux autres et retranscrivent l'ascension et la décadence de ce clone discographique de Franck Lucas.
La formule est parfaitement huilée et tous les morceaux, même ceux qu'on considèreraient comme improbables se fondent dans le concept. Hova est au commandes de cette fiction partiellement
autobiographique (il avouera s'être inspiré de son passé de drug dealer) qui le voit gravir les échelons jusqu'au succès titre après titre avant de brutalement chuter à la fin. Un véritable film
sur disque où la sciuence de la rime de Jay-Z est toute entière mise au service de l'histoire sans pour autant devenir redondant ou ennuyeux. Fort de son flow retrouvé et de productions
emballantes, il livre de nouvelles perles: un
American Dreamin' gorgé de soul, un
No Hook transpirant la rue avec son ambiance pluvieuse ou encore
Sweet rappelant le
cinéma blaxploitation. D'autres titres pourraient à eux tout seuls résumer le concept de ce disque situé à mi-chemin entre la bande originale (pas mal d'extraits du film sont repris) et l'album
traditionnel.
Say Hello (produit par
DJ Toomp et
F.R.E.A.K.) et
Party Life s'inscrivent dans cette mouvance.
Les invités sont rares et s'illustrent diversement.
Lil Wayne fait entendre son flow chevrotant de camé en manque sur
Hello Brooklyn 2.0 qui est à ranger parmi les bouses de
l'album. On se demande encore comment ce titre creux et médiocre, couplé à une prod sans aucune originalité (reprise low-coast des
Beastie Boys) à pu se retrouver sur cet album. Les deux
Carter déçoivent sur ce son à oublier au plus vite. A contrario
Beanie Sigel se distingue sur l'excellent
Ignorant Shit (merveille produite par le trop effacé
Just
Blaze), rappelant à tous que le Roc n'est pas encore mort. Si Jay-Z se hisse allègrement au niveau de B.Mack sur ce son, il n'en est pas de même sur l'énorme
Success collaboration plus
qu'attendue avec
Nas. Le Street Poet se permet de lui voler la vedette en livrant une performance de très bon niveau. Dernier guest,
Bilal qui signe un très bon refrain (non crédité)
sur un
Fallin' usiné par
Jermaine Dupri.
Le pari est au final réussi pour Jay-Z. Le projet est bien ficelé et parfaitement mené. En dépit de quelques dechets, l'album est très satisfaisant et prouve qu'il faut encore compter avec Hov' qui
redore au passage son blason quelque peu terni par son disque précédent. Bien sur les réfractaires à la soul, aux ambiances seventies et ceux qui ne jurent que par le boombap seront déçus. Mais peu
importe.
American Gangster marque le véritable retour du Jigga Man et il serait hypocrite de bouder notre plaisir.
16/20